Déraillements (2)
de Farfalino


Michel passa deux après-midi dans l’atelier de sculpture de Jean-Louis, l’ami de sa mère qui fut heureux de voir un si jeune homme s’intéresser à son art. Il lui avait expliqué certaines techniques employées par le sculpteur et certains concepts comme le surréalisme. Pour Michel, ce fut un véritable enchantement et les œuvres du sculpteur, même si elles étaient fort différentes de celles de César, l’émerveillèrent. Pour quelques heures, il était sorti de la rigueur des mathématiques et de la rationalité de la physique, pour entrer dans un monde subjectif, fait d’imagination, de rêveries, d’idées et de concepts. A la fin du second après-midi, le sculpteur lui prêta un livre contenant une riche iconographie qu’il fit numériser par Laurent.

Laurent se demanda encore si faire une sculpture était une bonne idée et si les illustrations ne suffisaient pas. Michel tenait à sa sculpture et il le persuada à nouveau.

Ils cherchèrent des idées et des matériaux du côté de la voie ferrée. Sur les bas cotés, on pouvait trouver toutes sortes d’objets abandonnés par les ouvriers qui avaient construit la voie et par ceux qui l’entretenaient : des grands clous rouillés, des barres de fer, des morceaux de panneau de signalisation, un morceau de tuyau blanc etc. Il y avait également une petite décharge sauvage avec des appareils électroménagers, des vieux pneus et des rebus, purs produits de la société de consommation. Si quelqu’un était passé au moment de leur exploration, il aurait entendu les termes de « gros dégueulasses puants, de crados gerbatoires, de rats au cerveau pourri, de dirlo rabougri». Michel et Laurent ne trouvèrent rien de vraiment réutilisable sans soudure ou compression.

Un peu plus tard, toujours aussi tenace, Michel eut enfin l’idée de la sculpture, Laurent lui fournit une grande partie de la matière première, au détriment de l’équipement familial. Il l’avait aidé à assembler les morceaux et avait même servi de modèle. Sans soudure, l’ensemble branlait un peu et semblait fragile. Michel était satisfait, Laurent trouva que finalement cela en valait la peine. Montée dans le garage de Michel, ils défendirent l’anonymat de la « chose » comme ils la surnommaient, en la recouvrant d’une toile plastique noire. Les deux familles jouèrent le jeu, aucune n’y prêtait vraiment d’importance.

Christine, la fille « top bonne » et surtout une des meilleurs de la classe, fit un brillant exposé sur les « impressionnistes », richement illustré par quelques grandes reproductions. Elle avait su captiver les élèves. Il fallait que Michel arrive à faire au moins aussi bien. Il retoucha alors encore une fois son texte et le répéta devant ses parents qui filmèrent en vidéo sa prestation. « Dans ce monde de communication, il est nécessaire que tu arrives à captiver ton auditoire, et que tu fasses passer tes informations et tes idées » lui affirma doctement son père.

Laurent trouvait qu’il en faisait un peu trop et que cela prenait trop d’importance. Ce n’était qu’une note d’arts plastiques, son grand frère lui avait affirmé que ce qui comptait c’était surtout les mathématiques et le français. Ils en discutèrent alors longuement et vivement après l’école, en regardant passer les trains. Laurent arriva à faire comprendre à Michel qu’ils avaient donné le meilleur d’eux-mêmes et que cela n’avait pas vraiment d’importance s’ils n’avaient pas la meilleure note. Ce n’était pas une thèse à la « Bonbonne », ni le vernissage de l’exposition internationale de « Mikèlé Vannierelli ». Pour tenter de le rasséréner, il lui souffla l’idée de demander à l’ami de sa mère de l’initier à la sculpture. Cette idée plut tout de suite à Michel qui se promit d’en parler après l’exposé.
*****
Le jour arriva enfin. La sculpture était prête, l’exposé rédigé et maintes fois répétés. Laurent avait écrit la partie biographique, fait la mise en page, imprimé les photos au format petit poster. Michel avait rédigé tout le reste.

Le matin, avant de se rendre à son lycée, le père de Michel transporta tant bien que mal le chef d’œuvre en voiture et tenta de le déposer rapidement dans la salle d’arts plastiques. Le professeur, Mme Gaillard, qui ne s’était pas attendue à ce que les élèves fassent une sculpture à la manière de César, se félicita de leur initiative. Elle avait eu raison de choisir des artistes moins faciles et plus confidentiels, et affirma au père qu’elle était fière d’être enseignante, si cela provoquait des vocations. M. Vannier prit congés brisant net le professeur qui le menaçait d’envolées emphatiques sur les mérites de l’éducation artistique.

La sculpture fut mise de coté pour la journée et le professeur veilla à ce que personne ne soulève la toile en plastique noire.

L’exposé aurait lieu pendant le dernier cours. Michel ne disait rien mais Laurent sentit qu’il ne pensait qu’à l’exposé. D’ailleurs, par manque de concentration, il n’aurait pas une bonne note à son contrôle de mathématiques. Pendant le déjeuner, après la cantine, Laurent força Michel à participer à un foot improvisé, histoire de se vider la tête. Ses pieds étaient sur le gazon mais son esprit faisait une brillante démonstration sur l’art surréaliste.
*****
La sonnerie retentit. Le professeur d’histoire n’eut pas le temps de finir sa phrase que Michel bondit pour ramasser ses affaires. Il laissa derrière lui le fracas des chaises et des tables qu’on rangeait. Laurent dut courir après lui tant il était pressé. Il était remonté comme le ressort d’une boite à musique et s’apprêtait à jouer la partition parfaite qu’il s’était écrit.

Il pénétra dans la classe, jeta son cartable sur la table, et en sortit fébrilement, les reproductions en couleur des œuvre du sculpteur ainsi que les feuilles de son exposé. Laurent vint le rejoindre suivi de près par les autres futurs spectateurs. La sculpture était à sa place toujours encapuchonnée, protégeant ainsi Michel du jugement de ses congénères.

Il s’assit à sa place essayant de lire le papier contenant les mots clés et les dates importantes de son exposé. Il était terrifié. Terrifié qu’aucun son ne sorte de sa bouche, terrifié de dire des bêtises, terrifié aussi par ce que penserait ses camarades de sa sculpture, terrifié de trahir le sculpteur. Il avait beau se dire que tout ce qui s’échapperait de ses lèvres serait exact, intéressant et pertinent, que les élèves n’étaient pas des critiques d’art, mais sa conscience était prisonnière du carcan de ses craintes et de ses appréhensions. Il sentit la chaleur du regard de Laurent dirigé vers lui. « ca va ? » lui demanda-t-il doucement. Michel hocha la tête et fit un sourire un peu crispé.

« Vannier c’est à vous ! » prononça le professeur alors qu’elle avait fait cesser le sempiternel brouhaha de début de cours.

Michel se leva et marcha mécaniquement vers l’estrade en baissant la tête. Laurent l’accompagna avec les reproductions qu’il montrerait pendant que son acolyte ferait l’exposé. Le silence complet se fit. Michel était maintenant face à eux. Son papier à moitié chiffonné ne comportait que des signes d’une langue qui lui était inconnue. Il devait commencer, il devait les regarder. Tous ! Il se risqua à chercher Laurent du regard qui lui fit un signe d’encouragement avec ses poings, accompagné de son grand sourire charmant. Michel déglutit, respira profondément et les lettres reprirent leur forme, leur ordre, et devinrent à nouveau compréhensibles. Ses yeux se détachèrent de la liste de mots clés et contemplèrent l’assemblée. Il la balaya du regard, s’attarda sur Laurent, qui lui donna la force de sauter dans la mare noire et glacée de son trac.

Les élèves l’écoutèrent sans broncher pendant les 5 premières minutes. Son ton et son débit étaient plaisants. Les riches illustrations montrées par Laurent ponctuaient régulièrement ses propos. Puis des chuchotements intermittents se firent entendre. Michel continuait à disserter et haussa le ton pour les couvrir. Au bout de dix minutes, quand il prononça le terme « d’ expansion » et que Laurent montrait un montrant un pouce énorme, on l’interrompit « Heureusement que ce n’est pas une bite ! » Michel s’arrêta net. C’était Abdula qui avait prononcé cette phrase inopportune. Les élèves dans leur ensemble pouffèrent de rire. Michel remarqua avec tristesse que Laurent avait du mal à dissimuler son hilarité. Il ne fallait pas se laisser désarçonner, continuer coute que coute. Le professeur tapa du point sur une table. « C’est malin Abdula. Reprenez Vannier ! ».

Michel reprit son exposé mais le signal des papotages avait été donné. Il termina péniblement d’une voix qui s’éteignait à force de s’égosiller, malgré les rappels à l’ordre continuel du professeur manifestement débordé une fois de plus par son troupeau de bruyants écervelés. Il s’interdisait de penser à autre chose qu’à ce qu’il devait dire. Il fit abstraction de sa gorge sèche, des distractions sonores et parfois visuelles et surtout d’un certain ressentiment.

Il prit une longue respiration avant de déclarer avec le reste de son filet de voix « Et maintenant, voici la sculpture que nous avons essayé de faire en s’inspirant de César ». Le tapage diminua fortement et presque tous étaient tournés vers lui, avec curiosité. L’artiste en herbe marcha à petits pas vers la « chose » retardant ainsi le verdict. Il souleva le sac en plastique noir. Un cintre rouge en métal galvanisé tomba sur le sol alors qu’il n’avait pas fini de découvrir son œuvre. Il s’arrêta net et contempla avec effroi ce qui était devenue la « chose ». Il termina fébrilement de retirer la protection.

Les élèves contemplèrent alors la « sculpture » de Michel et Laurent. C’était un fatras de cintres de couleurs ayant une forme vaguement humanoïde. Ils étaient assemblés avec du fil de laiton mais le transport avait endommagé la sculpture et des cintres s’étaient décrochés. De profil, Laurent vit qu’un des cintres en tombant faisait une bosse suggestive en dessous du niveau de ce qu’on pouvait considérer être la ceinture. « La voilà la bite en expansion ! » hurla Abdula. Un raz-de-marée de rire gronda et submergea Michel. Son œuvre était brisée, dévoyée, dénaturée ! Il les contempla hébété, ses deux mains cramponnées au chiffon de papier qui restait de son exposé. De ses yeux jaillirent sans qu’il puisse s’en empêcher deux cataractes qui noyèrent la classe, ce qui restait de la « chose », le professeur et Laurent. Il se précipita sur ses affaires qu’il regroupa rapidement et sortit de la classe en courant sous les quolibets de ses camarades de classe.
*****
Alors qu’il franchit le portail du collège, il entendit un bruit de course derrière lui. On lui toucha l’épaule et il dut ralentir. Laurent était là, triste et malheureux. Ils marchèrent un moment en silence en direction du chemin habituel. Michel s’assit sur le talus à coté de la voie de chemin de fer. Il avait maintenant les yeux secs, la gorge obstruée par la déception, la colère et le dégoût. Laurent vint le rejoindre. Ils étaient côte à côte, regardant devant eux.

Laurent brisa le silence le premier. « Ils sont nuls. C’était vachement bien ton exposé. Tu es trop fort. Tu parles bien, PPDA n’a qu’à bien se tenir ! On réparera ta sculpture. Et puis je vais engueuler ton père, il aurait pu faire attention, c’est de sa faute en fait. Et puis Abdula ce n’est vraiment qu’un gros crétin. Attends tu vas voir à son exposé sur Picassiette ! ». Michel resta silencieux, le regard et l’esprit perdus dans un océan d’images et de sensations douloureuses. Puis, il tourna la tête et regarda Laurent dans les yeux. Il lui était reconnaissant de tenter de lui apporter du baume au cœur. Laurent était généreux, gentil, drôle, … beau. Il l’aimait. Il plongea dans son regard. Laurent pourrait ainsi lire en lui tout ce qu’il ressentait. Dans un élan qu’il ne maitrisa pas, Michel approcha ses lèvres de celles de Laurent. Elles se touchèrent dans un doux et tendre baiser qui éclipsa toute la tension et la déception de la journée.

Les yeux de Laurent s’agrandirent. Il repoussa Michel d’un geste brutal qui se renversa puis il se releva d’un bond. Il le regarda avec un air de dégoût ahuri. Ses traits si adorables étaient maintenant que lignes torturées et cassantes.
- Pédé ! Tu n’es qu’une sale pédale ! Tu es dégeu ! cria-t-il. Salaud ! Je croyais que tu étais mon copain, mon frère ! Pas une tarlouze ! On m’avait prévenu que tu étais une sale tapette ! J’veux plus te voir ! Disparais ! Et puis ta sculpture, elle est nase ! Et puis tu nous as fait chier avec ton exposé ! J’veux plus te voir !

Laurent dévala la pente et disparut dans le lotissement, laissant par terre un Michel complètement statufié. Il le suivit du regard et se releva. Il tituba un peu, rendu groggy par les mots assénés avec vigueur par Laurent.

Ils atteignirent enfin sa conscience et explosèrent mettant son être en charpie. Il ne les comprenait pas. Ils les associaient à des images vues au journal télévisé et dans la presse. Ce qu’il ressentait était totalement différent. Laurent n’avait rien compris et il était parti. Il ne serait plus son ami, jamais. Il termina de monter sur le talus pour atteindre la voie ferrée. Il déambula sans but le long des rails. Comment avait-il pu lui dire cela ? Toutes ses attentions, ses encouragements, sa patience aussi, n’étaient-ils pas de preuves qu’il l’aimait aussi ? Cela faisait si longtemps que Laurent était dans sa vie qu’il ne souvenait pas de ce qu’elle était avant. Lui, s’était laissé emporter par son amour et avait voulu le lui manifester. Il comprenait maintenant que la souffrance des amours perdus et impossibles était la muse des poètes. Il avait rêvé que tous les deux fassent de grandes et belles choses ensemble, unis, comme un seul homme. Mais maintenant, il était seul sur cette voie ferrée. C’était comme si on lui avait arraché une partie de son être. Il contempla les rails luisants qui partaient au loin vers un horizon très gris. Il revit la gourmette en or de l’ami de son père, sa femme qui lui serrait la main dans un sourire de convenance, la belle carrosserie grise de la Mercédès … Voilà ce qu’il l’attendait surement. Il avait échoué et il avait perdu son ami. Autant en finir … il suffirait de s’allonger en travers des rails, le train allait bientôt arriver et le déchiquetterait dispersant ce qui avait été lui sur une centaine de mètres. Et puis tout serait fini.

Il n’avait pas la foi en un monde meilleur après la mort. Il savait juste que cette existence ici serait terminée. Plus de mathématiques, plus de devoirs, plus de journaux radiophoniques, plus de père qui avait ruiné sa sculpture … Oui en fait tout était de sa faute. Si cet imbécile avait attention, la sculpture aurait été intacte, personne ne serait moqué de lui, il n’aurait pas fui comme un lâche, et il n’aurait pas embrassé Laurent bien que cela avait été très agréable. Son père ne s’était même pas intéressé à ce qui lui pensait de César et de la sculpture en général. Il ne l’avait pas aidé faire la sienne. Il avait juste veillé que son fils ne lui fasse pas honte. Pauvre nase ! Il s’était toujours laissé faire. Il était doué mais ses parents et surtout son père, lui mettaient une pression quotidienne sur la « réussite », sur ses « dons ». Peut-être était-il doué pour autre chose ? Il aurait tout le temps de le découvrir. Il regarda à nouveau la voie ferrée. Un peu plus loin, il vit un antique aiguillage rouillé et abandonné auquel était rattaché une voie gagnée par les fourrés, les herbes et les fleurs. Il lui faudrait la défricher pour voir où elle menait.

Un tuyau de poêle blanc rouillé gisant sur le bas-coté attira son regard et une idée germa dans sa tête. C’était une idée « à la con » mais Laurent n’était plus là pour le lui dire.
*****
Les traverses et le paysage défilaient devant lui comme tous les jours depuis 25 ans. 25 ans qu’il conduisait sa machine et ses passagers sur un parcours de 52 Km 300. L’aller puis le retour. Un peu le matin, un peu le midi, un peu en fin d’après-midi. Tous les jours, ou presque. C’était son dernier voyage de la journée. Ensuite, il devait voir son fils pour faire la vidange puis il dinerait sans doute avec sa bru et ses petits-enfants. Demain soir, il irait au café pour taper le carton.

Si le corps de l’homme était dans la petite cabine de pilotage, son esprit, lui, prenait son envol comme un planeur grâce à son avion. Le monstre bruyant qu’il chevauchait avalait docilement et goulument les rubans de métal. Ses naseaux ne crachaient plus depuis longtemps de vapeur mais ses antennes lançaient des éclairs. Rien ne pouvait résister à la puissance du monstre, personne n’était assez fou pour oser de tenter de l’arrêter. Dans son ventre, les humains étaient de moins en moins nombreux à le nourrir. La semaine prochaine, leurs maîtres entraveront un peu plus ses déplacements. Un aller et retour en moins. Ils parlent de le remplacer à l’automne par son cousin à 4 roues. Et lui ? Après une vie en voie de garage, il arriverait à la retraite, le terminus professionnel. Il s’était juré qu’il ne prendrait plus jamais le train et qu’il vivrait sur son petit bateau qu’il s’offrirait après avoir vendu la maison.

Un virage, il devait ralentir. Sortie du virage, il devait accélérer. Sur l’ancien aiguillage, il vit que la voie était encombrée. Sans prendre le temps d’analyser, son instinct lui commanda d’enclencher le frein d’urgence. Trop tard, on avait mis des choses sur la voie qu’il allait percuter de plein fouet. On ? Une petite tâche blanche était sur le coté et regardait le train arriver sur son obstacle. Le monstre mugit de manière épouvantable. Il n’entendit pas les gémissements et les cris d’affolement des passagers. Ce qui était sur les deux rails de la voie était blanc également accompagné d’autres objets La machine hurlante ne pourrait pas s’arrêter à temps et allait percuter les choses qui tentaient de lui barrer la route. Malgré la vitesse, il croisa le regard triomphant d’un petit garçon qui se tenait crânement sur le coté quand il entendit un premier choc métallique. Puis il ressentit un second qui le projeta contre le tableau de bord. Il vit alors le plafond devenir plancher. Son esprit s’envola une dernière fois pour se libérer de la douleur de son corps meurtri.

Il vit la locomotive qui accéléra comme prévu à la sortie du virage. Comme prévu, elle écrasa le tuyau de poêle qu’il avait mis ainsi que les clous et une barre de fer. Cela ferait une jolie compression sans nul doute. Une gerbe d’étincelle surgit du bas de la machine. Emportée par son élan, déséquilibrée par le virage, elle se souleva pour s’engager sur la voie annexe rattachée par l’aiguillage abandonné. La course du train s’arrêta net dans les fourrés qui la recouvraient. Il vit la locomotive s’écraser sur les tampons métalliques confortablement dissimulés dans ce nid de verdure. Les deux wagons se plièrent dans une explosion assourdissante. Puis, rapidement, ils basculèrent de l’autre coté vers les habitations en contre bas. Comme dans un cauchemar, il entendit le cri de douleur de chaque passager. Il entendit les craquements du métal qui cédait, il entendit, les hurlements de terreur des occupants des maisons qui bordaient la voie en contre bas. Il entendit les arbres écrasés par le monstre métallique, vaincu. Il traversa la voie et enjamba un reste de tuyau blanc. Il put voir alors qu’il avait réussi une magnifique et grandiose compression de train que même César n’avait pas osé faire.
*****
Il était sur son lit. Aucune pensée ne venait rider la surface lisse de ses émotions et de son intellect. Par instinct de survie, son esprit avait occulté tous les futurs possibles qu’il avait entrevus. Le collège était fermé en signe de deuil, les pompes funèbres avaient gagné 24 à 14 contre l’hôpital, les entreprises de travaux étaient loin derrière avec 5 pavillons détruits. Il les attendait depuis qu’il était rentré hier soir, juste après l’accident. Ils viendraient c’était la seule certitude qui lui restait.

Quand il entendit le doux carillon de la porte d’entrée, il sut qu’ils étaient enfin là. Après quelques minutes de bavardage avec deux hommes, il entendit la femme qui était sa mère hurler « vous devez vous tromper ! C’est une erreur. Pourquoi mon fils aurait fait quelque chose d’aussi stupide !? ». Un homme à la voix plus jeune lui répondit quelque chose. La conversation reprit de plus belle mais il ne l’écoutait plus. « Michel ! Viens ici ? » aboya sa mère. Il se leva, jeta un dernier regard sur sa chambre impeccablement rangée et après un salut d’adieu, ferma la porte.

Il descendit tranquillement l’escalier. Il y avait un homme très grand, assez maigre, les cheveux gris en brosse, le visage fermé et un homme plus jeune, brun, à l’allure athlétique. Il avait l’air plus cool, … plus beau aussi. Ils avaient une mine d’enterrement. La maîtresse de maison était blafarde et elle tordait ses mains un peu trop fort ; les jointures blanchissaient à chaque contorsion. « Michel ? Où étaits-tu hier soir quand il y a eu l’a-cci-dent ? » Inconsciemment, elle appuya ce dernier mot en détachant un peu les syllabes. Il ne prononça aucun mot.

Le jeune homme se pencha vers lui. Ils restèrent les yeux dans les yeux quelques instants. Michel se baigna dans un lac gris-vert d’interrogation et aussi d’une infinie douceur. « Pourquoi as-tu fait cela ? » demanda l’homme âgé d’un ton bourru. Michel détacha son regard pour l’apposer sur le vieux policier. Il répondit par ce qui était de plus simple et plus immédiat à cet inquisiteur incongru : « je ne sais pas ».


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