Le deuxième livre de Mar Swooney (5)
de Andrej Koymasky



Andrej Koymasky © 2007
écrit le 15 Août 1978
Traduit en français par Eric
CHAPITRE 9
Des connaissances utiles sur Niukétol


Le plasmateur d'intérieur s'annonça. Exactement une heure après le transmen sonna. Mar l'autorisa : il s'ouvrit et un type grand, fin et très jeune en sortit. Son 4C montrait qu'il était majeur, mais il n'avait pas l'air d'avoir plus de quinze ans s.u.
"Je suis Kétol ni Ayenzy, plasmateur d'intérieur. Le Gouverneur Swooney ?" demanda-t-il en regardant tour à tour Mar et Njeiry.
"C'est moi. Voici mon époux, Njeiry."
Ayenzy fit un pas en avant et s'inclina : "Je suis heureux de vous connaître. En quoi puis-je vous être utile?"
Njeiry fit un geste circulaire de la main : "Tout ceci serait à transformer, maison et jardin, au style gédozen naturaliste."
Ayenzy dit qu'il serait heureux d'accepter et ses yeux brillaient. Il avait des gestes et des expressions d'enfant, mais une élocution et une façon de s'exprimer d'adulte. Le contraste était agréable. Ils firent ensemble le tour pour voir les lieux. Ayenzy prenait rapidement des notes sur un bloc moléculaire.
Njeiry l'étudiait discrètement : il était élégant mais simple, il portait un kilt et une manteline tous deux en palpivel, des sandales une ceinture et un sac en lumifibres réglées à une luminescence à peine perceptible. Un discret fond de maquillage révélait son désir de faire bonne figure mais sans être trop voyant. Njeiry se dit qu'il y avait peut-être là une trace de manque d'assurance due sans doute à son jeune âge et que le traiter en adulte expert et mûr pouvait être une attitude habile pour gagner sa sympathie et son estime.
Ayenzy avait une expression sérieuse et professionnelle, mais on aurait dit qu'un sourire se cachait derrière son masque d'adulte. A un moment le garçon leur demanda combien de domestiques ils avaient engagés. Mar expliqua que venant d'arriver ils n'en avaient pas encore engagés et il dit qu'il cherchait deux ou trois personnes avec des contrats à termes, puisqu'ils allaient utiliser la maison très rarement et qu'ils ne pouvaient pas se permettre de dépenser trop. Ayenzy prit note de cela aussi, ce qui stupéfia Mar et Njeiry.
"Je vous prie d'excuser cette question peu délicate, mais... combien auriez-vous l'intention de dépenser ?"
Mar répondit qu'ils pensaient à une somme maximale d'une demi-obligation.
Ayenzy laissa échapper un "Dommage !" mais s'excusa aussitôt de sa gaffe, en rougissant.
Mar sourit : "Pourquoi crois-tu que c'est dommage ?"
Ayenzy sembla encore plus gêné, puis il dit : "Cette maison me plait, je la sens... j'avais en tête quelque chose de spécial, mais la dépense serait près du double..."
"Si on devait l'utiliser plus souvent, on n'hésiterait pas, mais comprends que..."
"Combien pensez-vous l'utiliser ?"
"Au plus un mois par ans et sans doute moins."
"Année standard ?"
"Non, année de Quaryel, c'est à dire..." dit Mar en prenant son 4C, il y mit une clé et calcula : "Une fois tous les neuf mois de Niukétol."
"Je comprends. C'est dommage qu'une si belle maison soit si peu utilisée. J'aurais voulu l'acheter, quand j'ai su qu'elle était en vente, mais j'étais encore un Jeune et... Oh, pardon !" dit-il en se rendant compte qu'il avait encore gaffé.
"De rien. Je suis désolé d'être arrivé avant toi." Dit Mar en souriant.
"Oh non, et puis sans doute que Wole, le Chef de Famille, ne m'aurait jamais autorisé à acheter cette maison là."
"Ah non ? Et pourquoi ?"
"Savez-vous pourquoi cette maison a été construite ?"
"J'ai entendu dire que c'était la maison de l'amant d'un Kétol, il y a près de deux siècles..."
"Exact. Notre Wole est un puritain et gare à celui d'entre nous dont on saurait ... qu'il suit les traces de cet ancêtre. Oh, je n'ai pas, moi, un amant dans chaque coin de la planète comme le constructeur de cette maison, mais... Enfin, excusez-moi, ce sont des sujets trop personnels et je vous ennuie."
Le cerveau de Mar tournait à fond pendant qu'ils continuaient à faire le tour de la maison pour décider de la décoration. Peu après Ayenzy dit qu'il reviendrait le lendemain à la même heure avec une première ébauche de projet. Ils le raccompagnèrent au transmen et prirent congé.
Quand ils furent seuls, Mar regarda Njeiry : "Mon amour, ne me dis pas que je suis un monstre, mais..."
"Je devrais ?"
"Pour l'instant non, mais quand je t'aurai dit ce qui me passe par la tête..."
"Je t'écoute alors..."
Mar lui dit son idée. D'après lui le garçon avait un amant qu'il avait des difficultés à retrouver sans que l'austère Wole ne le sache. Cet amant devait être l'obsession du garçon, au point qu'il avait dû se dire qu'il était dommage qu'il ne puisse pas utiliser lui cette maison pour ses rendez-vous amoureux, auxquels il aurait imaginé une décoration adaptée. Maintenant, s'ils arrivaient à ce que le garçon se dévoile un peu, suffisamment pour lui faire une certaine proposition... Njeiry l'écoutait avec attention.
Il finit par dire : "Ça pourrait marcher et ça nous permettrait d'avoir une maison toujours ouverte et quelqu'un de reconnaissant et plein de gratitude pour nous au Palais Kétol. Mais tu crois arriver à ce que ce soit lui qui fasse la proposition ?
"Si toi tu m'aides, oui. Viens qu'on prépare le scénario..."
Ils se mirent à travailler tous les deux, souvent en riant, à essayer les "scènes" et à corriger le tir. Ils préparèrent deux scripts, un au cas où l'amant d'Ayenzi serait un personnage important et l'autre pour si c'était une personne d'humble position.
Le lendemain, quand Ayenzy arriva, il commencèrent la "mise en scène" à son attention et usage. D'abord ils lui firent exposer son idée originale, "comme ça, juste pour l'entendre." Au fur et à mesure que le garçon l'exposait, ils se montrèrent enthousiastes, ce qui ne leur coûta pas, parce que l'idée était vraiment bonne. Le garçon s'emballa à tel point qu'il laissa échapper une expression du type : "Ensuite, moi j'aimerais avoir ici..."
Ils l'encouragèrent habilement et le firent parler et parler et parler. De temps en temps, Njeiry et Mar s'enlaçaient de bonheur, et de façon de moins en moins inhibée. A un moment ils dirent qu'ils commençaient à céder à la tentation, et qu'ils n'étaient pas loin de se décider à dépenser l'Obligation nécessaire.
Le garçon était radieux, comme d'ailleurs l'est toujours un plasmateur d'intérieur quand il arrive à faire complètement accepter son point de vue par un client.
Njeiry commença alors à dire qu'il était malheureux que quelque chose de si beau doive être utilisé si rarement... d'ailleurs il était impossible de laisser un jardin gédozen naturaliste sans soin de si longs mois, tout comme les autres parties vivantes de la maison... ils retrouveraient tout mort et desséché... S'ils avaient eu quelqu'ami sur Niuketol qui prenne soin de la maison en leur absence... mais ils ne connaissaient vraiment personne...
Mar changea vite de sujet en abordant la question des matières, des volumes et des couleurs. Pour l'instant il fallait juste jeter dans l'esprit d'Ayenzy la graine de l'idée. Puis Mar revint brièvement sur le sujet en disant qu'il était sans doute aussi pénible pour un plasmateur de voir sa propre œuvre se détériorer petit à petit... et il changea encore de sujet. La journée se passa ainsi et les suivantes aussi, où ils se revirent souvent.
Progressivement Ayenzy prit courage et proposa, vaguement d'abord, puis, subtilement encouragé, plus explicitement, de s'occuper de la maison en leur absence. Ils se dirent aussitôt enthousiasmés par l'idée.
C'était déjà le cinquième jour et ils n'avaient toujours pas embauché de personnel. Ils dirent au garçon qu'ils auraient aimé trouver une ou deux personnes de confiance qui sache bien entretenir la maison, même en leur absence, surtout quand elle était utilisée par Ayenzy. Ils le prièrent donc de les aider à trouver les bonnes personnes.
A certains mots et allusions, ils étaient presque certains que l'amant d'Ayenzy était un jeune d'humble condition et ils pensaient que le garçon allait en profiter. Et, en effet, Ayenzy offrit de payer lui-même les salaires, puisqu'après tout ils travailleraient plus pour lui que pour les maîtres de maison.
Le lendemain le jeune Kétol arriva avec deux frères qui pourraient prendre leur service dans la maison de Mar si lui et son époux étaient d'accord. Njeiry remarqua qu'un des frères semblait fuir le regard d'Ayenzy alors que l'autre au contraire le regardait souvent à la dérobée. Les deux frères s'appelaient Ilay et Nymy Treyve. L'amant du jeune Ketol devait être Ilay.
Njeiry, alors que personne ne pouvait l'entendre, s'approcha d'Ayenzy et lui dit à voix basse : "Ilay me plait, ça doit être un type bien, ça se voit tout de suite. Je suis content que vous puissiez vous retrouver tranquilles, ici."
Ayenzy sursauta, blêmit et dit d'une voix étrange :"Je... je ne... je ne comprends pas..."
Njeiry feignit la confusion : "Oh, pardon, je ne voulais pas... peut-être me suis-je trompé, mais il me semblait... j'espère ne pas t'avoir offensé... mais je suis un romantique et à te voir si content... Je te demande pardon."
Ayenzy rougit et fit non de la tête : "Non, tu as vu juste, inutile de nier désormais. Mais... ça se voit tellement ?" demanda-t-il, hésitant.
Njeiry sourit intérieurement mais répondit avec sérieux : "Non, je ne crois pas... et puis ici, entre quatre murs, quelle importance ? Vous êtes adultes tous les deux, vous avez droit à votre vie. Me pardonnes-tu, Ayenzy, de t'avoir mis dans l'embarras ?"
Le garçon sourit timidement, cherchant à retrouver son assurance : "Non, tu n'as pas à me demander pardon, au contraire. Tu sais, je n'ai pas su résister à la tentation de profiter de l'occasion qui se présentait à moi. En fait je n'aurais pas dû penser à utiliser votre maison pour mes rendez-vous à votre insu... Maintenant, comme vous le savez, je me sens moins coupable."
Njeiry, prenant l'air ingénu, lui dit : "Mais je ne sais pas si Mar a compris, si lui sait..."
Ayenzy parut perplexe, puis inquiet : "Ça pourrait lui déplaire, peut-être ?"
"Non, je ne crois pas, je le connais bien. Mais là, tu sais, je crois qu'il vaudrait mieux que ce soit toi qui le lui dises et pas moi. Je crois qu'il apprécierait beaucoup et que ça lui donnerait une raison de plus d'accepter."
"Mais... je ne sais pas... il est si difficile de dire certaines choses..."
"Non, tu verras, pas avec Mar. Ah, le voilà. Courage !" murmura Njeiry.
Et sans être vu, il fit à Mar un signe entendu.
Mar s'approcha d'eux et dit : "Très bien, alors maintenant nous avons aussi le personnel de maison. Quand pouvons-nous commencer les travaux ?"
Ayenzy sembla hésiter : "Et bien, demain même, mais avant, Gouverneur... Avant il faudrait clarifier certains points de nos accords..."
Mar parut surpris : "Mais le projet va bien, il est splendide..."
"Non, je parle du fait que j'utilise la maison en votre absence..."
"Il n'y a pas de problème. Si tu souhaites y inviter aussi tes amis, je n'y ai pas la moindre objection, je crois vraiment pouvoir te faire confiance, après tout tu es un Kétol, non ?"
"Si, bien sûr, mais... tu vois, le fait est que je... enfin, à propos des Treyve..."
"J'ai parlé avec eux et ils m'ont l'air de gens biens. Et de toute façon tu t'en es porté garant.
Ayenzy semblait perdu : "Voilà, Gouverneur Swooney..."
"Oh, appelle-moi par mon nom !"
"Oui, bien sûr, Gov... Mar. Mais avant je dois t'av... te dire quelque chose dont je ne sais pas si tu..."
"Et bien ?"
"Voilà... Ilay est mon... amant et je ne viendrai pas ici pour voir mes amis, mais seulement pour le retrouver..." dit-il d'un trait.
Ils se turent tous, puis Mar prit le garçon par un bras.
"C'est là tout le problème ? Du moment que tu es un hôte bienvenu dans ma maison, ta vie privée ne me regarde pas. Alors je n'y vois aucun problème."
Maintenant les yeux d'Ayenzy brillaient : "Merci, merci... voilà je... voudrais vous montrer ma reconnaissance... alors... la décoration ne vous coûtera que la matière et la main d'œuvre, et ce sera bien moins qu'une Obligation. On commence demain, d'accord ?"
Njeiry sourit en acquiesçant. Mar dit : "Oui, d'accord. Mais... il y a un problème. Ce sera un peu gênant pour moi de me faire servir par ton amant..."
"Non, au contraire, il sera heureux d'être à ta disposition... nous en avons déjà parlé tous les deux. Et maintenant que vous savez, ce sera encore plus facile pour lui..."
Et les travaux commencèrent. Ayenzy était souvent à la maison pour les diriger et les contrôler.
Mar voulait trouver la façon d'entrer en contact avec Kétol ni Wole. Il s'était fait décrire le Chef de Famille par Ayenzy de façon à en connaître un peu le caractère et savoir comment l'affronter.
Wole était quelqu'un d'austère, habitué à commander. Il dédaignait les dandys, les fainéants, les prétentieux et toutes les mondanités. C'était un homme de pouvoir et il croyait à la technologie comme à la seule chose capable de sauver la galaxie de la décadence. Il était homme de parole et appréciait ceux qui l'étaient. Il nourrissait un profond mépris pour les fonctionnaires de l'UPO, corrompus, retords et à double jeu et encore plus que pour eux, pour le Secrétaire Général qu'il appelait le Machin Chipoteur pour son peu d'énergie et sa trop grande incertitude.
Il croyait à la tradition pour les coutumes, mais à l'avenir pour ce qui touchait à la science et à la politique. Il était très cultivé, non seulement dans le domaine technique, mais aussi des sciences humaines. Athée convaincu, il méprisait tous les religieux et les religions. Il tenait et guidait tant sa Famille que le Grand Conseil d'une main de fer. Il jugeait surtout sur l'efficacité et il savait bien évaluer les hommes. Homme de peu de mots, il n'envoyait jamais personne dire ce qu'il pensait. Il était craint et respecté de tous, même de ses ennemis.
Mar pensait que c'était vraiment un homme exceptionnel, même s'il devait être de compagnie déplaisante dans la vie et au travail.
Il en parla à Njeiry et ils conclurent que le mieux ne pouvait être que l'approche directe. Ayenzy aussi fut d'accord, mais il ajouta qu'il était très difficile d'entrer en contact avec le Chef de Famille à cause de la nuée de secrétaires et de conseillers qui faisaient barrage entre lui et les autres.
Mar décida d'essayer quand même. Il envoya au Palais Kétol une requête écrite pour une audience avec Wole. Comme il s'en doutait, il eut rendez-vous avec le troisième secrétaire. Il refusa et insista pour être reçu par Wole. Il n'eut plus de réponse.
Alors il demanda à Ayenzy comment il pourrait contacter Wole directement. N'arrivait-il jamais qu'il se promène en ville ou se rende dans un lieu public ?
Ayenzy réfléchit : "C'est très rare et de toute façon, il est alors entouré par une escorte qui bloquera qui tenterait de l'approcher. Si tu veux, je pourrais lui adresser moi-même ta requête..."
"Non, je crains que cette méthode ne lui donne une mauvaise image de moi. J'ai un début d'idée... dis, il y a un laboratoire de lumières volantes, ici ?"
"Oui, bien sûr, mais je ne vois pas..."
"C'est très simple, écoute..." et il lui expliqua son plan.
Ayenzy le regarda et éclata de rire : "Ça pourrait marcher avec Wole... et de toute façon ça ne peut certainement pas te nuire."
Mar alla au laboratoire indiqué par Ayenzy et commanda un lance-lumières et une série de cartouches avec divers écrits. Le propriétaire du laboratoire parut surpris mais ne fit aucun commentaire. Deux jours plus tard tout était prêt.
Mar s'habilla alors de façon formelle et se rendit devant le Palais Kétol. Chaque matin à sept heures pile, Wole entrait dans son bureau au cinquième étage, dépolarisait seul la fenêtre, regardait un instant au loin, puis s'asseyait à son bureau et commençait son travail de la journée.
Mar était à l'autre bout de la grande place, d'où il avait une bonne vue sur la fenêtre en question, le lance lumière réglé à cinquante mètres, la première cartouche déjà prête. A sept heures pile la fenêtre commença à éclaircir. Mar appuya sur le bouton et la cartouche partit avec un léger sifflement et explosa au centre de la place à près de quinze mètres du sol. Une lueur apparut et pendant quelques instants on put lire les mots : "Chef de Famille, lis" qui après se décomposèrent en une cascade de petites étincelles qui s'éteignirent avant de toucher terre.
Mar avait inséré et lancé la deuxième cartouche : sifflement, petit coup puis les mots : "Je suis un Gouverneur". Puis aussitôt la troisième : "Je demande audience" puis la quatrième : "J'attends ici." Puis Mar resta là à attendre.
Dès la première lueur, plusieurs badauds s'étaient arrêtés pour regarder, surpris. A la troisième, quelques Vigiles étaient sortis du Palais au pas de course et ils avaient rejoint Mar à peine il venait de lancer la quatrième cartouche.
"Eh, toi, là, ça suffit ! Va-t-en vite d'ici !"
Mar resta immobile : "Pourquoi ?"
"Ne dérange pas le Chef de Famille. Qui crois-tu être ?"
"Aurais-je violé une loi ? Je ne crois pas."
Des curieux approchaient.
"Tu ne peux pas déranger la tranquillité..."
"Je ne dérange rien. Si vous voulez je vous remets le lance-lumières, je n'en ai plus l'usage. Mais je reste là."
Un officier des Vigiles était aussi venu du Palais : "Que se passe-t-il, ici ? Allez ouste, dispersez cet attroupement !" cria-t-il.
Mar, imperturbable ne bougea pas et ne répondit pas. Les curieux s'éloignaient lentement, à contrecœur.
"Eh, toi aussi, va-t-en, j'ai dit !"
"Au nom quelle autorité parles-tu ?" lui demanda Mar glacial.
L'officier s'enflamma : "J'ai dit que tu dois partir d'ici, et vite !"
Mar répondit avec calme : "Non." et il se dit qu'à sa façon, il prenait l'attitude des Libres de Boar.
L'officier leva lentement le paralysateur, menaçant, et le pointa vers Mar.
Mar lança glacial : "Ne fais pas de bêtise, abaisse tout de suite cette arme !"
L'officier hésitait : il ne s'attendait pas à une telle réaction. Il était habitué à être craint et obéi sans délai par tous. Pendant ce temps Wole était resté à la fenêtre : Mar devinait sa silhouette derrière les reflets de la vitre. Un civil avec la livrée à fronces blanches et rouges des Kétol sortit en courant du Palais et rejoignit le petit groupe de Vigiles autour de Mar.
"Arrêtez !" cria-t-il.
Les vigiles se retournèrent surpris, mais le reconnurent et s'écartèrent pour le faire passer.
"Le Chef de Famille Kétol ni Wole te demande de te présenter et de lui faire savoir ce que tu demandes."
Mar le regarda : "Je ne le vois pas ici. Je ne voudrais pas que ce soit encore un des trucs d'un quelconque énième secrétaire pour m'empêcher de lui parler." En disant ça il vit que son interlocuteur avait un bracelet-vidéophone. Alors il haussa le ton : "Dis au Chef de Famille Kétol ni Wole de vérifier auprès de son troisième secrétaire : j'ai déjà envoyé deux requêtes d'audience formelles et elles m'ont été refusées. Quoi qu'il en soit, voici mes références." Dit-il, et il tourna son 4C vers le bracelet.
L'ombre derrière la fenêtre avait disparu. Quelques instants après, il sortit du bracelet une voix forte et décidée, atténuée seulement par le petit dispositif de communication.
"Faites-le entrer dans la salle d'attente dix-huit et demandez-lui de se faire identifier. Il recevra ma réponse là."
Le civil s'inclina mécaniquement (vers la voix, pensa Mar, amusé) puis il se tourna : "Suis-moi."
Ils entrèrent au Palais. Mar fut introduit dans une pièce lumineuse mais dépouillée, ne contenant qu'une table polie et vide et quatre coussins avec le sceau des Kétol brodé au milieu. Sur un mur clignotait une prise à 4C et il y avait à côté un binoculaire. Mar fit le nécessaire pour être identifié puis s'assit pour attendre. Quelques instants après entra un autre civil en livrée, suivi de deux Vigiles.
"Permets-nous d'effectuer un contrôle de sécurité, Gouverneur."
"Bien sûr, faites votre devoir."
Ils le contrôlèrent soigneusement avec un infraviseur portable.
"Il n'a ni arme ni objets suspects." Déclara un des Vigiles.
Le civil en livrée acquiesça : "Bon, si tu veux bien me suivre, Gouverneur..."
Ils allèrent à un transféreur, puis on le fit entrer dans le bureau de Wole. La pièce était parfaitement cubique, toute en lumimurs translucides dont sortait une faible clarté. Un simple bureau en plasmétal brun avec un siège derrière et un autre, pareil, devant, un vidéophone et des lettres, des enregistrements et des documents sur le bureau. Par terre, un moelleux tapis de sirpe atténuait les bruits. Près de la fenêtre une splendide composition de plantes exotiques était le seul élément agréable de la pièce.
Derrière le bureau était assis un homme sec, grand, les cheveux gris blancs, les yeux perçants et le nez prononcé, vêtu d'une tenue moulante en tissu blanc et rouge.
En entrant, Mar fit deux pas et s'inclina : "Chef de Famille Kétol ni Wole, cette matinée s'écoule."
"Assieds-toi, Gouverneur Mar Swooney. Tes méthodes pour me demander audience sont des plus inhabituelles, je dois dire."
"Je n'en ai pas trouvée d'autre qui ne puisse être arrêtée par tes secrétaires, sans quoi j'aurais agis de façon... plus orthodoxe."
"Maintenant tous les fâcheux qui veulent me parler vont lancer des lumières volantes devant mes fenêtres !"
"Ce ne sera pas ma faute, si ça arrive. Quoi qu'il en soit je t'en demande pardon."
"J'ai beaucoup délégué à mes secrétaires et s'ils ont refusé de te fixer un rendez-vous avec moi, ils doivent avoir de bonnes raisons."
"Ils sont certainement convaincus d'en avoir. Mais comme j'en suis arrivé à me rendre ridicule devant toute la ville et à tes gents, admets-le, c'est que moi aussi je suis convaincu d'avoir de bonnes raisons de ne parler avec personne d'autre que toi."
"Je n'ai pas de temps à perdre..."
"Alors cessons ces débats inutiles !"
Wole fronça les sourcils : "Tu as la parole rapide, Gouverneur."
"J'aimerais l'utiliser à des choses plus productives. Tu n'as pas encore demandé la raison de ma visite."
"Bien, écoutons."
Mar se tut un instant pour mettre de l'ordre dans ses idées, puis il se lança : "La situation se détériore rapidement dans toute la galaxie. La quasi-totalité des Familles, quatre-vingt pour cent pour l'instant, est de plus en plus intolérante envers le Gouvernement Central de l'UPO, lequel est de plus en plus méfiant envers les Familles."
"Tu ne m'apprends rien de nouveau."
"Je ne prétends pas en savoir plus que toi sur le sujet. Mais je suis le Gouverneur de la planète Ross..."
"Je le sais aussi."
"Sais-tu aussi comment je suis devenu Gouverneur ?"
"Non, mais je peux l'imaginer, et de toute façon je ne vois pas en quoi ça pourrait m'intéresser."
"Ne juge pas avant d'avoir tous les éléments en main, ce n'est pas digne de toi. J'ai gagné cette charge au jeu. Et oui, l'UPO en est arrivé à un tel degré de corruption et de toupet qu'on joue même les charges officielles. Je ne suis pas d'origine élitiste. Je suis un quelconque mécanicien spatial. Mais quelque travail que j'aie fait jusque là, j'ai toujours cherché à le faire de mon mieux. Ainsi, depuis près d'un an je travaille dur pour accomplir ce nouveau devoir. Graduellement, j'ai pu éliminer les gens corrompus qui étaient sous mes ordres. Maintenant la Garnison est composée uniquement de personnes honnêtes et sérieuses, en plus d'être professionnels."
"Un vrai paradis !"
"Non, juste un endroit propre, plus qu'en général ne le sont ceux aux mains de l'UPO et de tant de 'respectables' Familles de la galaxie."
"A quoi fais-tu allusion ?"
"Je ne fais pas d'allusions, j'affirme juste des faits dont j'ai connaissance."
"Tu voudrais aussi t'ériger en censeur de ma famille ? C'est pour ça que tu es là ?"
"Biker. Ce nom te dit quelque chose ?"
"Vaguement. Il faudrait ?"
"Peut-être. C'était le Commandant de la Garnison de Ross. C'était un sadique, un corrompu et un corrupteur. Il a tué de ses mains des dizaines de personnes pour son plaisir sexuel. Et bien, son défenseur au procès était payé par les Kétol."
Wole se raidit : "Je n'en savais rien !"
"Je te crois. Si la chose t'intéresse, renseigne toi. Mais je ne suis pas là aujourd'hui pour ça. Je ne te l'ai dit que pour te rappeler que nul n'est parfait, surtout aucun groupe, ou organisation, ou... Famille."
"D'accord. Et alors ?"
"Théoriquement, étant Gouverneur, nommé et payé par l'UPO, en cas de conflit ouvert entre le Gouvernement et les Familles, je devrais prendre le parti de l'UPO..."
"Théoriquement ?"
"Oui. En effet, je ne vois pas comment on peut attendre de la loyauté de quelqu'un qui a gagné sa charge au jeu."
"C'est logique... Et alors ?"
"Je crois qu'on en arrivera bientôt au conflit ouvert, direct et mortel entre l'UPO et le Grand Conseil des Familles."
"C'est toi qui le dis..."
"Bien sûr. Je ne m'attends ni à ce que tu le confirmes, ni à ce que tu me dises où et quand. Mais je suis sûr qu'il en sera ainsi. Et dans ce cas je ne serai pas avec l'UPO."
"Je pourrais te dénoncer pour trahison..."
"Mais tu ne le feras pas parce que tu n'y gagnerais rien. C'est vrai que tu n'as pas grand chose à gagner non plus de mon offre d'alliance, je suis un trop petit pion. Mais Quaryel est proche de Ross, et Quaryel sera un sacré os pour les Familles..."
"C'est encore toi qui le dis."
"Bien sûr. Si je me déclarais aujourd'hui ouvertement pour les Familles, l'UPO me jetterait en moins de deux, parce que je ne suis pas couvert. Le jour où il faudra clairement choisir son camp, j'aurai chez moi, je veux dire sur Ross, six nefs de guerre. Qu'elles dépendent de l'UPO ou de moi, cela peut aussi dépendre de toi." (Je commence à intéresser le vieux, pensa Mar) "Il y a quelques jours, le Grand Commandant Général m'a convoqué sur Quaryel pour me le dire. Ils pensent que d'ici peu, pourraient être exilés sur Ross de nombreux membres d'importantes Familles. Tout cela ne te dit rien ?"
Wole réfléchit un instant : "Pourquoi me racontes-tu cela ?"
"Parce que je pense que ça t'intéresse."
"Parlons clair : quel est le vrai but de ta visite ?"
"Moi aussi j'aime la clarté, même si trop souvent il est impossible de dire clairement ce qu'on pense, sans protection. Quoi qu'il en soit, je sais quand il faut en prendre le risque et le risque ne me fait pas peur. Alors écoute-moi : dans la mesure du possible, et tant que cela ne menace pas inutilement tout mon travail je te ferai parvenir toute information qui m'arrivera. Comme je pourrai et tant que je le pourrai, j'aiderai le Grand Conseil. Mon poids est faible et ne pourra certes pas faire pencher la victoire dans un sens ou dans l'autre. Mais je suis convaincu que l'UPO est trop corrompue pour durer et le Secrétaire Général trop indécis et faible pour pouvoir changer cet état de fait.
"Trop d'injustice, trop d'abus, trop de corruption pèsent sur l'humanité humble et simple dont je suis issu. Je n'ai pas l'illusion que les Familles soient en mesure de transformer la galaxie en un paradis. Un éventuel gouvernement des Familles aurait lui aussi ses défauts et ses injustices, mais c'est le seul espoir d'amélioration qu'a aujourd'hui la galaxie. Alors je me range du côté des Familles, bien que je n'en fasse pas partie."
"Admettons que ta politique-fiction se réalise, et je dois dire que tu as de l'imagination, quelle est la contrepartie que tu demanderais ? En effet, je ne connais personne qui fasse quelque chose pour rien."
"Tu as raison. Il y a deux contreparties. La première est que tu fasses maintenant quelque chose pour que le nouveau contingent qui va être envoyé sur Ross soit sous ma dépendance directe, nefs et armement compris. C'est aussi dans votre intérêt. La seconde est que, après la victoire, la charge de Gouverneur de Ross me soit maintenue et que le salaire de mes hommes soit augmenté. Comme tu vois, s'il est vrai que j'ai peu à offrir, je demande peu moi aussi."
"Admettons que tout se passe comme tu dis, qui garantit ta loyauté aux Familles ?"
Mar sourit : "Je suis entre tes mains. N'as-tu pas en effet enregistré toute notre conversation ?"
"Et qui te garantit que les Familles te récompenseront comme tu le demandes ? Ce n'est là qu'une question académique, tu sais, mais je suis curieux de savoir si tu as tout prévu ou non."
"Tu es ma garantie. Je n'en ai pas d'autres, mais il ne m'en faut pas d'autre."
"Et qui me dit que tu n'es pas un espion de l'UPO ?"
"Personne. Mais tu as de bons services secrets qui peuvent me garder à l'œil, sinon j'ai faux sur toute la ligne !"
"Et... bien sûr il faudrait que je te donne une réponse."
"Bien sûr, mais pas tout de suite. Si tu me dénonçais à l'UPO ce serait déjà une réponse. Sinon, quand tu veux, fais-moi savoir ce que tu as décidé. Une chose encore : si tu voulais me contacter, il faudrait que je sois sûr d'être vraiment face à ton émissaire. Prends cette perle de collier. Celui qui me le montrera aura toute ma confiance ; ça vaut dans l'autre sens. Si quelqu'un te montre une perle semblable, sache qu'il vient vraiment de ma part. C'est tout ce que j'ai à te dire. Si tu n'as rien à ajouter de ton côté, je mets fin au dérangement." dit Mar et il se tut.
Wole se mordillait la lèvre inférieure en regardant Mar, le visage un peu penché : "Je dois dire, Gouverneur Swooney, que tu as un style intéressant. Bien. Il n'y a rien à ajouter. Cette matinée s'écoule, Gouverneur."
"Cette matinée s'écoule, Chef de Famille."
Mar sortit. Il avait une migraine légère mais insistante. A la maison, il raconta la conversation à Njeiry qui se montra préoccupé.
"Tu as découvert toutes tes cartes et lui pas une."
Mar, fatigué, sourit : "Je ne pouvais pas faire autrement. Il représente les trois quarts de la galaxie et moi un millionième et des plus accessoires. Mais je ne crois pas m'être trompé. Bien sûr, il y a un risque mais... le pire qu'ils puissent faire est de m'exiler sur Boar... et après tout, ce n'est pas si mal. Surtout si tu y étais avec moi."
Njeiry lui ébouriffa les cheveux : "Bien sûr, tu peux compter sur moi, grand délinquant !"
L'après-midi, Ayenzy arriva chez Mar, il était radieux.
"Eh, tu as fait mouche, Mar ! Il t'a reçu !"
"Il était furieux ?"
"Non. Il a juste fait une allusion à table, mais il n'était pas furieux."
"Qu'a-t-il dit, exactement ?"
"Le gouverneur de la planète Ross fera du chemin, oui, il fera du chemin. Il n'a rien dit d'autre, mais il l'a dit comme si c'était par son propre mérite. De quoi avez-vous parlé ?"
"Oh, de rien de spécial..."
"Pardon, je comprends, tu ne peux pas en parler... J'ai eu tort de te le demander."
Mar et Njeiry restèrent sur Nuikétol près d'un mois. La maison fut décorée merveilleusement et ils regrettaient de pouvoir en profiter si peu.
Pour justifier l'entrevue avec Kétol, ils décidèrent de passer aussi sur Kinsitz chez la famille Bisfil. Lesquels tenaient, avec les Anje et le Kétol, les cordons de la bourse de l'UPO et pouvaient influer sur les décisions du Conseil de Sécurité qui les intéressaient. Aussi prirent-ils un vol pour Kinsit où Mar demanda audience au Chef de Famille Bisfil ni Chinke. Il l'obtint plus facilement qu'il n'aurait pensé.
Il expliqua à Chinké son problème avec le Commandant Général et le pria d'intervenir pour l'aider. Il précisa qu'il était déjà intervenu auprès d'Anje ni Neto ainsi que de Kétol ni Wole et que si lui aussi l'aidait de ses bons offices, sans doute tout irait au mieux. Chinkle l'assura qu'il ferait son possible et le congédia avec les formalités d'usage. Cet autre mouvement pourrait suffire à brouiller les pistes sur le vrai but de son contact avec Wole. De toute façon, Mar ne pouvait pas en faire plus. Alors il reprirent le voyage pour Quaryel.
Il demanda audience au Grand Commandant Général dès son arrivée sur Quaryel. Celui-ci le reçut quelques jours plus tard.
"Gouverneur, tu as des appuis hauts placés et tu t'es donné du mal. Tu es vraiment inlassable. Mais peut-être n'était-il pas nécessaire que tu dépenses tant d'énergie et de temps pour une si petite affaire. Enfin..."
"Pardon, mais ce qui te semble une petite affaire représente quelque chose de très important pour moi et pour mes hommes aussi. Je ne pouvais pas rester les bras croisés. Et si la réponse est négative, je te garantis que j'agirai encore jusqu'à réussir ou être destitué."
"J'allais te dire, de toute façon, que le Collège de Sécurité s'est réuni et a accepté une grande part de tes... requêtes. Le Contingent en entier dépendra de toi, si tu acceptes un Vice-gouverneur choisi parmi les généraux de notre Etat Major et si tu ne changes pas les grades et la hiérarchie des quatre cents quatre-vingt nouveaux soldats."
Mar le regarda : "Ça semble raisonnable. Mais avant d'accepter ou de refuser je dois voir l'organigramme proposé."
Le Grand Commandant lui montra, à l'écran de l'ordinateur, une suite de tableaux. Mar les lut attentivement. Il prit son bloc moléculaire et fit quelques calculs.
"D'accord, ça va presque. Mais je pense que pour la bonne insertion des nouveaux soldats dans ma Garnison il faudrait quelques modifications. Elever le total des hommes à quatre cents quatre-vingt quinze, modifier ainsi les contingents et les grades : quatre cents quarante soldats et non quatre cents trente quatre, dix sous officiers et non quinze, quatre officiers et non cinq et un seul officier supérieur.
"Avec votre proposition il serait difficile de faire en sorte que les hommes se sentent sur un plan d'égalité, vue la différence d'organisation. Evidemment toutes les nominations seront faites par vous et si des changements étaient nécessaires ce sera à vous d'en décider ou, si vous voulez, à mon... Vice-gouverneur. De plus, il est clair que tant les Agents que le Vice-Gouverneur ne resteront sur Ross que tant que durera la situation d'urgence. Et clarifions aussi que sauf ordre résultant d'un danger externe concret et réel, tous ces hommes devront obéir à mes ordres, du moins tant qu'ils ne sont pas contraires au but de leur présence sur Ross."
"Gouverneur, n'en finiras-tu jamais de poser des conditions ?"
"J'en finirai quand il n'y aura plus de problèmes !"
Le Grand Commandant regardait les tableaux tendus par Mar pendant que ce dernier parlait, puis les siens, puis il dit : "Je ne vois pas de changements substantiels. Je consulterai mes conseillers et je te donnerai une réponse dès que possible. Ah, et... inutile de te précipiter pour encore écarter les eaux."
CHAPITRE 10
La deuxième sortie
Mar reçut confirmation du Grand Commandant Général que ses conditions étaient acceptées et fut informé que nefs, satellites supplémentaires et contingents d'Agents n'arriveraient sur Ross que d'ici entre trois et quatre mois au plus.
Après avoir informé les siens sur Quaryel des diverses rencontres faites et des nouvelles du contingent complémentaire, il alla sur Ross avec Njeiry. Là il convoqua aussitôt tous les ex chefs de cellules, c'est à dire les officiers et sous-officiers, les seuls à être au courant de ses voyages sur Boar.
Il les informa de la prochaine arrivée sur Ross des Agents et leur demanda de préparer les esprits des hommes de la Garnison. Il expliqua les conditions qu'il avait mises. Il leur dit qu'il fallait recommencer à organiser des cellules secrètes parmi les nouveaux arrivants, toujours en le tenant lui et les officiers supérieurs en dehors, de façon à en attirer autant que possible dans le camp des Familles.
Par ailleurs, il fallait faire en sorte qu'aucun des Agents ne puisse avoir même un vague soupçon sur ses voyages sur Boar. Pour commencer, il fit transférer dans sa Résidence la salle des alarmes des entrées secrètes. Puis il alla inspecter le petit port du sous-époux n. Une petite grotte y avait été creusée, à moitié immergée, sur le flanc d'une des montagnes de l'île qui tombait à pic dans la mer, creusant un tunnel à cinquante mètres de profondeur qui conduisait en pleine mer.
Dans la grotte souterraine avait été monté un transmen à pile atomique autonome avec un terminal dans un des tunnels précédemment creusés. De l'autre côté du mur de force fut installé un autre transmen relié à la Résidence. De sorte qu'il était possible d'aller de la Résidence au submersible sans faire un seul pas à découvert sur l'île. Mar félicita ses hommes pour ce travail.
Enfin, il rencontra le groupe de volontaires qui s'étaient entraînés selon ses ordres pour éventuellement l'accompagner sur Boar. Ils étaient dix soldats, tous avaient été contrôlés avec le gaz et le sérum de vérité, et tous avaient été trouvés absolument sûrs.
Mar décida de les muter à la Résidence comme personnel fixe. Cela leur permettrait de poursuivre leur entraînement même après l'arrivée des Agents, sans être vus. Aussi fit-il creuser, sous les jardins de la Résidence, quelques salles secrètes à utiliser comme gymnase, laboratoires et salles d'archives et pouvoir continuer à travailler à l'abri des regards inopportuns. Le tout devait être prêt avant trois mois, c'est à dire avant l'arrivée du contingent de l'UPO.
Parmi les volontaires, Mar en choisit un à qui il proposa de tenter une première expérience. Il serait lâché sur Boar comme prisonnier. Mar irait au village des Accueilleurs pour l'achter. Le soldat, une jeune femme qui s'appelait Gaïthé Lojen, accepta avec enthousiasme. Mar lui donna des instructions pour que, pendant la fête de l'accueil elle gagne peu de points dans toutes les épreuves mais un peu plus dans celle de force physique, sans exagérer quand même pour que personne n'ait de soupçons.
Il lui donna en particulier des instructions pour la "nuit". En effet, Mar se présenterait au village habillé en Artisan pour chercher une amante-assistante. Gaïthé commença aussitôt à se préparer avec les notes prises par Mar. Puis Mar se plongea dans l'étude de la carte de Boar et, avec Njeiry il dessina un projet de voyage.
Enfin il se prépara au départ. Il se rendit en transmen au tunnel de sortie, avec son époux , puis seul à la grotte du submersible. Là, avec son nouveau "talisman", il fit quelques essais de télécommande pour immerger et faire faire surface au sous-époux n et y accrocher et en détacher la barque équipée. Puis il entra dans le sous-époux n et partit.
Il voyagea en plongée près de douze heures, en vérifiant de temps en temps en surface la présence éventuelle de barques ou d'autres navires. Il en rencontra deux et les observa de près sans être vu. Il faisait déjà presque nuit quand il atteignit un îlot au large de Port-Escale, le port où il avait acheté la barque. Il vérifia encore l'absence de bateaux en faisant sortir un espion volant et il s'assura aussi qu'il n'y avait personne sur la rive ou au voisinage.
Puis il fit surface, libéra la barque et y transféra nourritures, vêtements et biens à vendre puis, avec la télécommande, il fit plonger le sous-époux n. Il rama jusqu'à la rive, tira la barque au sec et la renversa pour se faire un abri pour la nuit. Sous la barque le propulseur était invisible pour un œil non expert : ils l'avaient bien caché dans la quille centrale et ils avaient caché sa buse de sortie par une pièce mobile.
Une des plaques de son bracelet était un réveil qu'il régla de façon à être réveillé à l'aube. Puis il se coucha pour dormir tranquille. Il commençait assurément pour ce deuxième voyage dans des conditions bien meilleures que le premier.
Au matin il se leva et s'habilla du pagne et de la tunique bleue qu'il avait à la fin du premier voyage. Il remit toutes ses affaires dans la barque, la poussa à l'eau et se mit à ramer. A la moitié de la matinée il était proche du rivage de Port-Escale. Il rama pour longer la rive jusqu'à trouver la plage des charpentiers.
Il retrouva l'amarre marquée "Galéty Etoh". La barque à voile y était encore attachée avec trois nouvelles petites barques de divers modèles. Il poussa sa propre barque jusqu'à la rive, la mit au sec et chercha du regard le vieux Galéty. Il ne le vit pas et s'informa sur lui. On lui dit qu'il était chez lui. Il traversa la plage, alla à la cabane des Galéty et se présenta à la porte.
"Goumonin, Galéty. Je peux entrer ?"
"Qui es-tu ?"
"Tu te souviens de moi ?"
Galéty approcha de la porte et le regarda en plissant les yeux : "Non. Qui es-tu ?" demanda-t-il encore.
"Il y a quelques mois, un ami et moi t'avons acheté une barque et tu nous as appris à l'utiliser et à rester en surface... tu te souviens maintenant ?"
Le vieil homme semblait méfiant : "Oui... la barque a un problème ?"
"Au contraire, elle est parfaite..."
"Et alors ?"
"Je peux entrer ? Je voudrais te parler..."
"Entre."
La maison était encore plus pauvre et dépouillée qu'à son passage précédent, si c'était possible. Une cloison avait disparu ainsi que divers bibelots et ustensiles.
"Comment ça va, Galéty ?"
Le vieil homme regarda autour de lui : "ça ne se voit pas ?"
"Oui, plutôt mal, semble-t-il... tu ne vends pas ?"
"Trop peu. J'arrive à la fin, maintenant. Mais toi, que veux-tu ?"
"Plusieurs choses. Pour commencer ton hospitalité. Je te paierai, bien entendu. Tu veux bien ?"
"Ça peut se faire, si tu te contentes de ce trou."
"Alors, aide-moi à décharger la barque. Puis je te dirai le reste."
Ils déchargèrent la barque et portèrent à la cabane la nourriture, les biens et les outils de Mar.
"J'ai faim. Tu veux partager ma nourriture ?" demanda Mar.
Le vieux ne répondit pas mais il prit deux écuelles et les posa sur une espèce de vieille table. Mar les remplit et en poussa une vers l'homme. Ils mangèrent en silence, puis le vieil homme les lava. Mar ouvrit un de ses paquets.
"Je dois vendre ces affaires et faire des achats. As-tu idée de comment je peux faire ?"
"Tu peux aller à la place du marché et échanger tes biens avec des Marchands ou les leur vendre."
"Ça ne me va pas... Ne puis-je pas le vendre directement à d'autres ?"
"Si, bien sûr."
"Je pourrais payer un étal au marché et y exposer ma marchandise, non ?"
"Non. Les Armés ne le permettraient pas. Si un étranger vendait sur la place, les Marchands en représailles ne reviendraient plus à Port-Escale et ce serait un grand mal pour nous."
"Ecoute, si tu m'aides à vendre ces affaires, je te donne dix pour cent de la recette. Tu es d'accord ?"
"On peut essayer."
"Alors allons-y."
Ils prirent les marchandises et s'éloignèrent à pas rapides dans le dédale des ruelles de la ville. Peu à peu les maisons devenaient plus belles et plus grandes. Ils débouchèrent sur une place concave avec des files de bancs de pierre tout autour et un piédestal hexagonal en pierre au centre. D'un côté de la place, sous une véranda, mangeait un groupe d'Artistes.
"C'est la place des spectacles ?" demanda Mar.
"Maintenant oui. Avant, quand j'étais petit, c'était encore la place du Conseil des Métiers. Puis ils ont construit une maison pour le Conseil et depuis la place sert aux fêtes et aux spectacles."
Ils approchèrent des Artistes et ils arrivèrent à placer une partie des articles pour un total d'un poids et d'un grain.
Avant de les quitter, Mar demanda : "Vous connaissez un masquier appelé Guzlek ?"
"Guzlek comment ?"
"Je ne me souviens pas. Il est jeune et il y a quelques mois il est passé par ici."
Tous firent non de la tête : "S'il y avait aussi un masquier dans notre groupe, peut-être qu'il le connaîtrait..."
Mar et le charpentier prirent congé et Galéty l'emmena chez un riche Artisan. Là ils récoltèrent cinq clous et cinq grains. Ils continuèrent leur tournée jusqu'à ce que Mar ait presque tout vendu : après avoir payé son pourcentage à Galéty, il lui restait six poids, sept clous et huit grains. Il offrit au charpentier ce qu'il n'était pas arrivé à vendre. Puis il acheta au marché deux habits d'artisan et quelques vieux habits fantaisie qui pouvaient le faire passer pour un Libre.
"Bientôt je devrai te quitter, Galéty."
"Combien as-tu dépensé pour ces habits ?"
"Neuf clous et deux grains."
"Tu t'es fait avoir !" bougonna-t-il.
"Patience. Ecoute, je dois m'en aller maintenant, je te l'ai dit. L'argent que je t'ai donné te suffira pour un temps, mais après..."
"Oh, après on verra."
"Non, j'ai une idée. Tu es adroit au travail du bois. J'ai en tête un machin que tu pourrais construire et bien vendre."
"Un machin ? Ce n'est pas une barque ?"
"Non."
"Mais je ne sais construire que des barques, je n'ai rien fait d'autre de toute ma vie."
"Tu peux essayer de changer..."
"Je ne sais pas. A mon âge... Mais de quoi s'agit-il ?"
Mar prit un éclat de bois et se mit à dessiner sur le sol en terre battue de la cabane.
"Ceci est une roue. Tu en as déjà construit ?"
"Non, mais je pourrais essayer."
"Voilà, tu vois, elle est faite d'un anneau externe fait de six petits bouts encastrés tenus chacun par trois petits bâtons qui s'enfilent dans le cylindre central..." et il continua à expliquer le principe de l'antique bicycle en bois à pousser à la force des pieds. Il conclut en disant : "Avec ce machin on peut courir plus vite qu'à pieds, en se fatigant moins et aussi transporter du poids."
Le vieux Galéty regardait fasciné : "Ça peut marcher, oui, ça peut marcher... Mais qui es-tu, un Mécanicien ou un Shentiste ?"
"Aucun des deux, mais peut-être un peu des deux."
"Pourquoi me révèles-tu un secret si... utile ?"
"Je veux que tu apprennes à en construire et que tu en vendes beaucoup, que tu te construises une nouvelle maison et un beau laboratoire dans un meilleur coin de la ville, que tu choisisses de bons employés."
"Oui, mais que me demandes-tu, en échange ?"
"Deux de ces machins quand tu sauras bien les faire, et que tu me reçoives, moi et les miens, chaque fois qu'on passera par Port-Escale."
"Plus que deux même, si tu veux. J'espère vraiment arriver et si ça marche, je l'appellerai marroue en ton honneur. Oh, Mar, tu m'as donné une raison de vivre ! Et souviens-toi, ma maison est ta maison, quoi qu'il advienne."
Quand Mar voulut partir, Galéty l'accompagna à la plage, l'aida à installer les affaires dans sa barque et à la pousser à l'eau. Ils prirent congé et Mar rama jusqu'à l'îlot, où il attendit la nuit. Il ouvrit une plaque de son bracelet et vérifia la date : dans deux jours Gaïthé serait envoyée au village des Accueilleurs et dans trois elle serait vendue aux enchères.
La nuit tombée il fit émerger son sous-époux n, y transféra ses affaires, y attacha la barque, entra et immergea. Il dormit en immersion à trois cents mètres de profondeur. Le lendemain il navigua jusqu'à la grotte. Il se transféra à la Résidence et laissa quelques pièces des trois différentes valeurs pour qu'elles soient analysées et qu'on en fabrique d'autres, identiques. Il discuta un peu avec Njeiry et quand on l'informa que Gaïthé était entrée sur Boar comme exilée, il repartit.
Le lendemain il se présenta au village comme acquéreur, vêtu en Artisan. Entre temps Gaïthé avait été "hôte" au village. La veille elle avait participé à la fête et aux concours. Selon les instructions de Mar elle avait joué la brave sotte. Elle avait agacé tous les homme qui passaient à sa portée et n'avait obtenu que deux points aux jeux d'astuce et d'intelligence. Elle avait mal dansé mais elle en avait encore profité pour mettre la main sur tout homme passant près d'elle. Elle avait eu vingt trois points au concours d'habilité et de dextérité. Elle avait mangé et bu avec joie et s'était placée seconde aux concours de force et de résistance en gagnant bien dix-neuf points, se plaçant ainsi dix-huitième sur les vingt "hôtes".
Quand il l'emmenèrent à la maison et lui offrirent de la compagnie pour la nuit, elle choisit tous les fils et ce fut toute la nuit une incroyable sarabande, jusqu'à ce qu'ils s'endorment épuisés. Elle se réveilla attachée, protesta faiblement et insulta ses partenaires de la nuit puis s'enferma dans un sombre mutisme.
Pendant ce temps Mar était arrivé à la porte du village, encore fermée. Il y avait déjà une petite foule rassemblée pour attendre. Il ne reconnut aucun des acquéreurs présents à l'époque de sa "vente". En cas de question, il avait préparé une histoire, mais chacun ne parlait qu'à ses compagnons de voyage et il fut ignoré de tous. Peu après la porte fut ouverte.
Mar fit en sorte de se trouver au milieu du groupe des acquéreurs pour pouvoir observer le comportement des autres. Il reconnut le Chef élu qui ne sembla pas faire attention à lui.
Une fois sur la place ils s'assirent tous par terre, sauf le Chef qui commença : "Goumonin les amis, et bienvenue. Vous avez de la chance, cette fois nous avons un bon groupe d'exemplaires bien assortis. Nous sommes comme d'habitude à votre disposition pour les informations préliminaires et si à un moment vous avez soif, il y aura des amphores sous l'arbre : elles ont été bien lavées et l'eau est claire et fraîche."
Mar regarda autour de lui. Autour de la place se pressaient presque tous les membres du village. Il chercha les Kaber. Peu après il arriva à voir Fabe. Puis, d'un autre côté, il vit le reste de la famille. Quand le chef siffla le signal, tous ceux qui avaient un "hôte" s'approchèrent des acquéreurs assis.
L'un d'eux approcha de Mar : "Artisan, j'ai peut-être ce qu'il te faut."
"Dis voir."
"C'est un homme mûr, expert au travail à la main, il était réparateur d'appareils. Il a gagné dix, dix-sept, dix. Ses notes ne sont pas exceptionnelles, mais..."
"Non, je ne crois pas... je cherche quelqu'un de très fort et de très brave la nuit."
"Je comprends. Alors je t'envoie Nemi qui a peut-être quelque chose qui te conviendrait." Et il s'éloigna.
Il en arrivait un autre et Mar pensait se lever et aller voir Fabe, mais il avait remarqué qu'aucun acquéreur ne bougeait de sa place, alors il se retint.
L'Accueilleur s'approcha et s'accroupit devant lui : "Goumonin, Artisan. Il faut que tu viennes voir mon hôte. Un jeune hôte mais expert... Quelle est ta spécialité ?"
Mar improvisa : "Je suis charpentier."
"Oui, ça peut aller. Mon hôte était faiseur de scène et sait travailler le bois. Ses points ont été huit, vingt, dix..."
"Mais... je ne sais pas... comment était ton hôte, cette nuit ?"
"Parfait, plein de fougue !"
"C'est une femme ?"
"Non, un homme."
"Je ne suis pas intéressé, alors."
"Je comprends. Peut-être qu'alors Tuchim a quelque chose pour toi." Et il se leva pour s'en aller.
Mar le retint : "Tu peux envoyer Fabe ici ?"
"Fabe ? Mais son hôte ne peut faire l'affaire que d'un Artiste, si je me souviens bien, et c'est un homme. Ça ne t'ira pas."
"Peu importe, je voudrais juste lui parler."
"Comme tu veux. Attends."
Il partit vers Fabe, lui dit quelque chose et tendit le doigt vers Mar. Le jeune homme se tourna et le regarda, vaguement surpris, mais il approcha.
"Gumonin, Artisan... Je ne crois pas avoir l'hôte qu'il te faut..."
"Assieds-toi un instant avec moi, Fabe."
S'entendant appeler par son nom, Fabe le regarda mieux, en s'accroupissant : "Tu me connais ?"
"Oui, et toi aussi tu devrais me reconnaître."
"Peut-être as-tu fait une mauvaise affaire avec ma famille ?"
"Non, je dirais plutôt que ta famille a fait de bonnes affaires avec moi."
"Je ne comprends pas..."
"Je vois que tu es adulte maintenant, et que tu as déjà joué de ton tambour."
"Oui, depuis quatre mois. Mais qui es-tu ?"
"Mon nom ne te dirait pas grand chose, avec tous les gens qui passent ici. Avant que tu ne joues de ton tambour, je crois que tu venais juste de le commencer, j'ai été votre hôte. Vous avez bien gagné avec moi. Un Shentiste bleu a bien payé 2, 1, 4 pour moi."
"Mais oui, je me souviens maintenant ! Tu n'as pas l'air différent, d'ailleurs. Maintenant tu es acquéreur, ça veut dire que tu as eu de la chance."
Mar était stupéfait du naturel avec lequel Fabe le traitait, comme si lui-même n'avait pas contribué à en faire une marchandise.
"Et toi, tu as déjà des enfants ?" lui demanda-t-il.
"Non, mais il y en a un qui arrive. Cette fois j'ai eu de la chance. C'est mon troisième hôte et il est parfait : il s'est placé cinquième. Mais je ne crois pas qu'il puisse t'intéresser..."
"Non, je ne crois pas. Je cherche une femme, jeune, très vivante au lit, je dis bien 'très', compris ? Mais aussi très forte et tranquille. Tu sais s'il y a ça dans le coin ?"
Fabe réfléchit un peu en fronçant les sourcils, puis il sourit et hocha la tête, ce qui fit onduler sa grande crinière : "Je crois bien que oui. Je t'envoie Pikol et Tuchim maintenant... et peut-être aussi Jorenye. Goumonin, Artisan !" dit-il en partant tranquille.
Peu après approcha un autre Accueilleur : "On me dit de venir te voir..."
"Qui es-tu ?"
"Je m'appelle Tuchim."
"Comment est ton hôte ?"
"Pas mal du tout. Elle a un beau corps, sain et robuste, bien fait. Elle n'est malheureusement ni très habile ni maligne, elle a eu six, huit, quinze... tu vois ce que ça veut dire. Mais elle n'est pas rebelle et la nuit, songe qu'elle a voulu deux de mes fils..."
"C'est une femme, n'est-ce pas ?"
"Oui, c'est une femme."
"Je viendrai la voir..."
Pendant qu'ils parlaient deux autres étaient arrivés et Mar promit qu'il irait aussi voir leur hôte. Les présentations continuaient et Otono vint pour saluer Mar.
"J'ai su par Fabe que tu étais ici. Je te trouve en pleine forme. Ah, tu dois me remercier de t'avoir bien vendu. Un Shentiste c'est l'idéal, je l'ai toujours dit, moi !"
Mar sourit, remercia, et demanda des nouvelles de la famille. Otono voulut à tout prix l'inviter à manger et appela le reste de la famille pour le saluer. Mar ne savait pas s'il était plus amusé ou déconcerté : ces gens n'avaient pas le moindre remord. C'était leur travail et ils le faisaient consciencieusement. Mar réfléchit sur l'extrême flexibilité de la conscience humaine !
Enfin commença le premier tour. L'hôte de Jorenye n'était pas Gaïthé ni celle de Tuchim. Mar était déjà un peu inquiet, mais il la trouva enfin chez Pikol. Gaïthé avait un magnifique air renfrogné. A son tour, Mar approcha du lit et palpa le corps de Gaïthé, en sentit la solidité puis, comme les autres, il lui retourna les paupières, lui souleva les lèvres et vérifia dents et gencives.
Gaïthé ne fit aucun signe ni mouvement. Puis Mar et les autres acquéreurs posèrent quelques questions pendant que Pikol et sa famille chantaient les louanges de leur hôte, surtout les quatre fils de la famille.
Mar retourna sur la place. Peu après y arriva aussi Pikol et Mar et les quatre autres acheteurs l'entourèrent. Pikol s'assit avec eux.
"Quel est le prix de base ?" demanda un Marchand.
Pikol les regarda : "Et bien, elle a vingt-quatre points en tout, elle est docile mais vive et forte tant au travail qu'au lit. Et elle a vraiment un corps désirable. Alors je demande qu'on commence à six clous et cinq grains."
Le Marchand haussa un sourcil : "Moi je propose quatre clous tout rond."
"Mais elle a passé la nuit avec mes quatre fils, qui sont jeunes et vigoureux, et elle les a épuisés tous les quatre. Et elle aurait voulu le faire aussi avec mon époux si elle ne s'était pas écroulée sous l'effet de la drogue ! Au moins six clous et un grain."
Le Mécanicien proposa : "Partons de quatre et cinq."
"Mais non, mais non. Soyez loyaux... Toi, Artiste, tu as déjà acheté chez moi et tu sais que je ne fais pas de tromperies. N'était-elle pas bonne celle que je t'ai vendue il y a un mois ?"
"Si, c'est pour ça que je suis revenu. Je propose cinq clous."
Mar écoutait attentif. Ils finirent par s'entendre tous sur la proposition de l'Artiste. Alors ils rentrèrent chez Pikol. Un des enfants sortit le damier et ils commencèrent les offres. Gaïthé était debout avec la classique corde au cou, pieds et mains liés.
Mar joua lourd et après six tour Gaïthé lui fut adjugée pour un poids et un clou. Il demanda de délier les pieds et les mains de sa nouvelle acquisition, salua et sortit avec elle du village.
A mi-voix il lui murmura : "Encore un peu de patience..."
Gaïthé acquiesça et garda son air renfrogné. Une fois sur la plage, Mar la détacha et lui fit mettre l'autre tunique d'Artisan qu'il avait prise. Ils prirent la barque et Mar se mit à ramer pour s'éloigner de la côte.
"Laisse-moi ramer un peu moi aussi, je suis toute ankylosée à force de rester ligotée sur ce lit."
"Comment te sens-tu, Gaïthé ?"
"Bien que j'y ai été préparée, pas vraiment bien. C'est surtout ce marathon nocturne qui a été pénible. Je ne veux plus de sexe pour au moins un mois !"
Mar rit : "Mais à part ça ?"
"On dirait un Curateur ! Eh, tu es malade, tu perds la vue, tu as le cancer à une jambe, ton cœur va mal, ton foie il faudrait le changer... mais à part ça, tout va bien, n'est-ce pas ?"
Mar rit encore : Au moins tu savais ce qui t'attendait. Pense aux autres, les pauvres gens !"
"Oui, j'y ai pensé. Mais eux n'ont pas reçu l'ordre de jouer les nymphomanes au lit !"
"Vraiment, tu ne me le pardonnes pas ?"
"Si, bien sûr, après tout c'est moi qui me suis portée volontaire et j'ai accepté de le faire. Mais c'est une chose de le décider à froid, c'est bien différent de le faire après. Et ces quatre là étaient infatigables... heureusement que la drogue m'a arrêtée !"
"Tu aurais pu mieux tomber, c'est vrai..."
"Mais pire aussi. Songe que pendant la fête j'ai vu une famille avec huit fils..." dit Gaïthé en riant. "Il n'y a qu'une chose que je ne peux pas avaler..."
"Et quoi donc ?"
"Tu ne m'a payée que la moitié de ce que tu as été vendu !"
Ils rirent tous deux. Ils se relayaient pour ramer et à leur arrivée aux écueils il faisait presque nuit. Le sous-époux n remonté, ils fixèrent la barque, embarquèrent les bagages, et plongèrent.
"Repose-toi, Gaïthé. Maintenant nous allons à Port-Escale où je te laisserai chez Galéty pour un mois. Tu l'aideras et tu feras les recherches sur les armés dont nous avons parlé. Moi j'essaierai d'accoster sur le continent vers le sud. D'ici environ un mois je passerai te reprendre et on rentrera sur Ross."
Ils arrivèrent en vue de Port-Escale, attendirent la nuit, cachèrent le sous-époux n et ramèrent jusqu'au rivage. Ils arrivèrent chez Galéty avant que le soleil se lève. La porte était fermée et Mar frappa fort, plusieurs fois. Peu après parvint de dedans la voix du vieil homme, pétrie de sommeil.
"Qui c'est ? Que voulez-vous ?"
"C'est Mar. Ouvre."
On entendit trafiquer, puis la porte s'ouvrit un petit peu.
"Ah, c'est toi ! Entre... entrez."
L'homme alluma une bougie. Mar lui présenta Gaïthé.
"C'est une... c'est une nouvelle que j'ai achetée au villages des Accueilleurs. Je voudrais la laisser là avec toi pour qu'elle t'aide et te tienne compagnie. Je crois qu'elle est apte à devenir une bonne Armée. Aussi j'aimerais que tu la mettes en contact avec ton fils Armé pour qu'il l'aide à se préparer pour le concours."
Galéty le regarda en secouant la tête : "Vraiment je ne te comprends pas : tu viens de l'acheter et tu veux aussitôt en faire une Armée et la perdre ? Quel sens cela peut-il avoir ?"
"J'ai certains projets... et avoir un ami chez les Armés peut m'être utile."
L'homme secoua encore la tête : "Qui entre chez les Armés est... perdu. Comme mon Nudju. Ce n'est plus mon fils, désormais. Une fois au château, il prend le nom du Clan et il n'a plus rien en commun avec son monde d'origine."
"Ne me dis pas que si tu demandais quelque chose à ton fils..."
"Et qui sait ? Il pourrait bien refuser. Je ne suis plus pour lui qu'un quelconque habitant de la ville. Mais je peux toujours essayer. Mon Nudju était un bon garçon et je pense qu'ils ne me l'ont pas trop changé. Mais viens plutôt voir. J'ai commencé à travailler à ton projet. J'ai déjà construit presque une demi-roue."
"Tu t'y retrouves dans ce nouveau travail ?"
"Bah, j'ai bien eu quelques difficultés, mais je pense y arriver. Regarde, là, tu vois ? Là je fais entrer les chevilles qui s'encastrent dans le bout suivant, ça c'est le cylindre central, mais je dois encore en forer l'axe... Ah, si j'avais de meilleur outils, plus adaptés... Ah, si j'arrivais à vendre encore quelques barques !"
"Ecoute, pour l'instant je dois partir en voyage. Si je peux, à mon retour, je te laisserai quelques clous, comme ça, au moins..."
"Ah non ! Je dois y arriver seul. Si cette jeune femme... comment as-tu dit qu'elle s'appelle ?"
"Gaïthé Lojen."
"C'est ça, si Gaïthé me donne un coup de main, je pourrai travailler mieux et plus vite."
"Rappelle-toi notre accord. J'ai aussi intérêt à ce que tu fasses un bon travail et je veux avoir un point d'appui chez toi."
"Ma maison est ta maison, tu le sais. Je ne sais pas qui tu es vraiment, mais pour sûr c'est Fidh qui t'envoie."
"Qui est ce Fidh ?"
"C'est le dieu des charpentiers, le Premier Charpentier. Les dieux étoiles, par jalousie, exilèrent sur Boar, et alors il apprit aux homme la charpenterie, pour qu'un jour ils puissent construire un navire qui vogue dans le ciel pour punir les autres dieux. Sauf qu'il est mort avant de pouvoir expliquer comment on devait faire. Mais sur son lit de mort il promit à tous les Charpentiers que de temps en temps il enverrait ses messagers pour nous aider. Tu sais, je me mettais à douter de la sincérité de la promesse de Fidh, mais je vois maintenant qu'il existe et qu'il s'occupe toujours de nous."
Mar sourit et fit non de la tête : "Ce n'est pas Fidh qui m'envoie. Mais il est certain qu'un jour les gens de Boar auront eux aussi des navires qui voguent entre les étoiles. Peut-être qui ni toi ni moi ne verrons ce jour, mais il viendra..."
"Et ce sera seulement nous, les Charpentiers, qui volerons !"
"Non, ça non. Ce seront tous les habitants de Boar qui pourront voler où ils voudront... du moins je l'espère."
Puis Mar prit Gaïthé à part : "Je crois que tu seras bien ici, en sécurité. Ne te montres pas trop, mais essaie de recueillir toutes les nouvelles que tu peux. Et chaque fois qu'il passe des Artistes à Port-Escale, informe-toi sur Chuik et si tu le trouves, veille à lui donner rendez-vous ici dans un mois. Bonne route, Gaïthé."
"Bonne route, Gouverneur."
"Non, souviens-toi qu'ici je ne suis que Mar, un ex labass des Shentistes, un peu Mécanicien, un peu Artisan, un peu Libre... mais juste Mar. N'utilise jamais ce mot sur Boar."
"D'accord."
Ils se quittèrent en milieu de matinée. Mar prit sa barque et alla lentement à l'endroit du submersible. Bien que le soleil se couche, il faisait encore clair. Il se déshabilla et nagea longtemps. Ce n'était pas un grand nageur mais il s'améliorait peu à peu. A la tombée de la nuit il regagna la barque, se sécha et mangea. La nature se colorait d'un voile violet, lilas et pervenche. Tout était plus rouge qu'un soir sur Terre, mais ressemblait beaucoup aux soirs de Quaryel, puisque les planètes avaient le même soleil.
Un vent léger se leva et il commençait à faire froid. Avec son bracelet enregistreur d'images il avait fait quelques prises du village des Accueilleurs et aussi de Port-Escale. Maintenant il prenait ce beau coucher de soleil. Lui vint en tête un poème pour Njeiry et il actionna aussi l'enregistreur de sons.
"Soleil couchant sur la mer déserte, quels lendemains radieux annonces-tu ?"
et il ajouta la dédicace : "A mon Nje qui me manque tant."
Il faisait nuit maintenant. Les lunes jaune et bleue ne s'étaient pas encore levées et la rouge était au premier quart. Il appela le sous-époux n et reprit son voyage. Peu après, à la lecture des instruments de bord, il calcula qu'il devait être au niveau du temple de Shent le Grand Mécanicien. Il remonta à dix mètres, fit sortir un espion volant et vit sur l'écran les falaises blanches. Après une brève recherche il trouva aussi le Temple. Il rappela l'espion, redescendit plus profond et poursuivit son voyage en vérifiant sur sa carte trois-D le parcours.
Il avait décidé de faire route vers l'estuaire d'un grand fleuve. Au nord il y avait des écueils qui semblaient être la fin de la cordillère blanche. Les centres habités les plus proches étaient une ville au bord du fleuve, importante, du moins selon les standards de Boar, à près de vingt kilomètres de la mer, et un village côtier à une trentaine de kilomètres au sud.
Le fleuve était large et peut-être navigable, mais certainement pas avec le submersible. En accostant de nuit avec la barque, il pourrait activer le propulseur et parcourir ces kilomètres sans fatigue. Mais il lui aurait fallu envoyer les espions volants en amont pour s'assurer que personne sur les berges ne puisse remarquer l'étrange vitesse de son moyen de transport. Peut-être serait-il prudent de ne pas faire dépasser à la barque la vitesse que pourrait avoir un bon rameur. Mais il suivit sa première idée et il faisait nuit noire quand il remonta le fleuve en restant bien au centre.

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